D’où vient la stupeur qui nous saisit devant les désastres que nous avons nous-mêmes provoqués ? Nous devons prendre cette stupeur au sérieux et l’inscrire dans l’histoire philosophique et religieuse de l’Occident.

L’humanité face au spectre de sa propre fin

Si la terre est notre foyer, ne devions-nous pas rester attentifs à la préserver ? Par-delà l’apparente naïveté de la question, il faut admettre que ce n’est pas cette attitude que nous avons choisie ; nous avons préféré, à l’inverse, persister dans le déni de notre dépendance à l’égard de notre environnement et ainsi nous autoriser à le détruire. Je me défends de tout propos catastrophiste : ce n’est pas la Terre à proprement parler qui est en danger, mais bien les conditions d’habitabilité des vivants sur cette Terre, espèces animales et végétales comprises.

Une réflexion originale tient à l’articulation de cette menace écologique avec une donnée culturelle particulière, qui est le rapport singulier des Occidentaux à l’idée de la mort et la difficulté qui est la leur à l’accepter. En lien, un mot du philosophe Günther Anders : « Le progrès nous avait promis l’avènement d’un royaume sans apocalypse, il nous menace aujourd’hui d’une apocalypse sans royaume ». Mais il s’agit pour nous de comprendre, d’analyser la manière dont le déni de la mort conduit une partie des êtres humains à mépriser le domaine du terrestre. On retrouve la trace de ce mépris aussi bien dans l’instrumentalisation de l’écologie par certains médias ou discours politiques que dans la quête du transhumanisme.

En un mot, existe-t-il un lien entre notre rapport à la mort, les représentations que nous nous en formons, et la destruction des conditions de vie sur Terre ? Y a-t-il une relation entre la façon dont nous concevons notre propre finitude et la façon dont nous concevons les limites de la biosphère ?

On peut estimer qu’au commencement, notre mépris du monde trouve sa source dans une certaine représentation philosophique et religieuse de l’être humain, qui le conçoit comme un être étranger à la Terre, qu’une vie meilleure attend après sa mort. De ce point de vue, le mépris du monde est indissociable du déni de la mort. La combinaison des deux a donné lieu à une représentation dualiste du monde et de la personne humaine : la Terre, comme le corps, joue désormais le rôle de pôle négatif dans son opposition avec une âme ou un autre monde tenu pour supérieur.

Nous livrons bataille à la Terre, en une guerre de conquête et de domination. Certaines religions, et en particulier le Christianisme, ont adopté une vocation universaliste en même temps qu’elles se sont tournées vers un monde suprasensible, dévalorisant le corps et la terre. L’une des conséquences de cette évolution a été de naturaliser et donc de légitimer la domination des humains sur l’environnement et sur les non-humains.

L’idéal serait de construire une société qui ne serait plus structurée par cet édifice symbolique de déni de la mort, et qui permettrait à chacune et chacun d’éviter les promesses de l’exil dont les effets de séduction continuent de se faire sentir. À cette condition seulement, la Terre redeviendra un véritable foyer pour ses habitants.